mercredi, juin 13, 2007

Granville : l'épilogue (A la Vie. A l'Amour)

Je suis rentré dans ce restaurant davantage par réflexe que par besoin. En fait, je n’ai pas faim du tout. Depuis quelques heures, j’ai une boule dans la gorge et dans le ventre. Elle m’a dit qu’elle ne pourrait pas venir... A la réception de son texto, j’ai ressenti tout le long de mon dos un glacement humide qui m’a ouvert les portes de l’enfer. Je n’ai même pas pris la peine de décommander la table pour deux que j’avais réservée dans ce grand restaurant parisien près de la gare de Lyon, et où je pensais passer ma soirée avec Elle. Pardon... mais je n’ai pas eu envie de recomposer ce numéro qui, pourtant, il y a seulement 48 heures, était empreint d’une magie de grand bonheur.

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Alors je me suis retrouvé dans cette pizzeria minable, entre un arrêt de bus et une pharmacie dont la croix faisait des échos verts sur le trottoir, après la pluie qui était tombée en fin d’après-midi, et qui retombait de plus belle depuis une heure.

On m’a installé dans un coin, au bout d’une banquette. Une petite table de rien du tout avec pour seule compagne une chaise vide devant moi. Une chaise vide, vide comme l’absence et le froid. Je n’arrête pas de la regarder, cette chaise vide. J’ai presque envie de lui parler.

Je suis triste. Horriblement triste. Triste à en mourir.

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Dans un restaurant vide ou les mouches se taisent
J'aime entendre l'écho des phrases refroidies,
Cette conversation muette qu'ont les chaises
En groupe, sous le lustre éteint, l'après midi.

  

Je ne sais même plus ce que j’ai commandé pour dîner. En fait, je ne sais même pas pourquoi je suis rentré là-dedans… : je ne peux rien avaler. Le parfum qui se dégage de l'assiette que vient de m'apporter le serveur ne me procure même plus les douces sensations habituelles. Mon dîner refroidit. Il peut toujours attendre ! Il ne sera jamais aussi froid que ce que je ressens en ce moment dans mon ventre.

ae5f01092f9f7024c85335761787ea2b.jpgJ'ai les yeux dans le vide. Désespérément. Je pense à Elle, évidemment. A ce qu’elle doit être en train de faire en ce moment-même. J’ai les plus gros doutes sur son emploi du temps de ce soir. Surtout depuis qu’Elle m’a parlé de ce « JL », chez qui Elle a fait, il y a quelques semaines, une fiesta du tonnerre ! Chez lui, autour de sa piscine, sur les hauteurs de Nice où Elle est allée passer un week-end de fête… Elle m’a dit qu’Elle était « super-pote » avec lui. Mais qu’est-ce que çà veut dire, bon sang ?? C’est quoi le message ? Il l’a culbutée ou non ? Je ne sais pas. Mais j’imagine cette fête, avec sûrement plein d’amis et d’amies. La musique, les jeux, les karaokés, les toasts, le vin frais qui sort du réfrigérateur… Avec la chaleur qu’il faisait, ils ont du passer des heures innombrables dans l’eau. Et à minuit, qu’ont-ils fait ? Est-ce que JL n'aurait pas suggéré de baisser la sono, de baisser la lumière, pour que tout le monde puisse, sans honte, s’offrir un bain de minuit, nus dans sa piscine ? Alors tous les maillots seraient tombés en même temps, et puis… et puis…  

 

Les gens dans les piscines privées,
Se privent d’espérance...

  

« Il vous manque quelque chose, monsieur ? ». Le serveur, par ces simples paroles, m’a rappelé où j’étais. « Non, merci, lui ai-je répondu. Tout va bien ». Alors j’ai ré-attaqué mon plat, comme un ouvrier à la chaîne qui reprend son dur labeur. Sans plaisir.

Un petit bouquet de fleurs est censé agrémenter chaque table. Le mien est un bouquet multicolore, à dominante sombre. Je ne saurais dire ce que c’est au juste, ni même si une odeur quelconque s’en dégage. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne sens plus rien. Je ne sens qu’Elle… Le restaurant est de plus en plus bondé, mais, malgré le bruit, j’ai l’impression d’être seul, dans le vide... Seul : je sais que c’est le mot qui marquera désormais ma vie jusqu’à mon dernier souffle….

  

Déjà fanées les fleurs deviennent funéraires,
Et la tapisserie est un ciel sans saveur ;
L'ensemble a comme un goût de mort, et de mystère.
Quand le faux jour d'hiver délave les couleurs.
  

Les vitres n'ont d'éclat,
Que ce que le tissu des rideaux laisse filtrer,
Peut-être... laisse t-on en été, bailler une fenêtre.
Et l'horloge tranquille a un air au-dessus
Qui règne sur ce silence qui converse,
Et que trouble parfois au dehors une averse,
Sur les porte-manteaux dorment les pardessus.

  

Tout se mélange. J’ai les lèvres sèches. Rien ne peut m’enlever de la tête ces visions d’horreur dans cette piscine. Je phantasme, je le sais. Je délire complètement, mais c’est plus fort que moi,... parce qu’Elle est en moi.

Parce que je l'aime. D'un amour dément. Dément et indescriptible.

Bien sûr, je meurs de jalousie. Mourir au premier sens du terme. Je fane de minute en minute. J’ai la jalousie dans le cœur, dans la tête, dans le ventre, dans le sexe. J’ai envie qu’on me dépèce sur place pour m’enlever ce fiel, cet acide, ce cancer qui me ronge avec perversité. Je voudrais être dans un petit village de Normandie et regarder son monument aux morts… pour y lire mon nom inscrit dessus…

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Je ne sais qu’une chose : je ne vais pas bien.     

J’ai fini la moitié de mon assiette. Ça ira largement. J’ai demandé l’addition au garçon qui s’est empressé d’aller voir le responsable de la salle pour l’informer que ma table aller se libérer. Les affaires sont les affaires… Mais tout ce business me dégoûte. Ça y est, deux jeunes hommes viennent d'entrer et je vois le patron les accueillir avec une avalanche de sourires et leur apprendre qu'une table - la mienne - serait disponible dans quelques instants. Vu leurs manières de s’avancer, je pense qu’il s’agit d’un couple… Les deux jeunes hommes se sourient et dans leurs yeux passe un courant de gentillesse et de douces attentions. C’est écrit sur leurs fronts ! C'est beau...

    

Les amitiés particulières,
C'est quand les filles nous font peur...

      

Il y a peut-être cent personnes dans cette salle bondée. Il me semble entendre des milliers de voix. Je perçois des cris d’enfants... Et pourtant, je vis le supplice de l’attente, le supplice du néant. Le supplice de l’absence… Malgré tout ce monde qui grouille autour de moi, je ne vois personne. Parce que je ne peux pas penser à autre chose qu’à Elle. Je revois sans relâche ses yeux verts, je sens sa présence comme si Elle était près de moi, avec son parfum si doux. J’ai envie de sa peau, de sa main… Sa présence aux teintes de la Manche, sa voix fraîche comme la mer qui borde le port de Granville… Elle me manque ! Elle seule sait me parler. Elle seule sait m'écouter. Elle seule sait me rassurer, sait m'aimer. J’ai envie de l’embrasser, de la caresser, de la prendre dans mes bras, de la sentir tout près de moi. J'ai envie de la chérir...

Vite, sortir d'ici… aller ailleurs !! Je ne sais pas où, mais sortir de ce restaurant où je n'ai pas ma place !! Je tends sans presque y réfléchir un billet au serveur ; il me remercie et s’apprête à me rendre la monnaie ; mais lorsque je lui ai dit qu’il pouvait la garder, il est resté sans voix, tant ce qu’il devait me rendre devait être important. Mais çà n’a aucune espèce d’importance : je m'en fiche comme de ma première chemise. Il faut que je prenne l’air.

En franchissant le seuil, je me suis aperçu que j’étais moite, les cuisses et le dos trempés d’une angoisse froide. Il pleut sans discontinuer mais ce n’est pas grave. Mécaniquement, je pourrais respirer, mais je n’y arrive toujours pas. Je halète. Je suffoque. Je pense que je vais étouffer. Je m’appuie contre un candélabre et les passants se posent des questions en me regardant dans cet état, trempé sous cette pluie battante... Alors je me suis mis à marcher...

Et c'est là que tout s'est passé. Je n'ai rien vu venir tellement cela a été rapide, mais j'ai entendu. J'ai entendu une voix d'ange hurler mon prénom de tous ses poumons : la voix d'un elfe magique.... Elle, cet amour si parfait qui avait essayé de me joindre toute la soirée, et moi, pauvre idiot qui avait coupé la sonnerie de mon portable... Oui, c'est Elle !

medium_DN81.jpgDu trottoir d'en face, Elle m'a aperçu sortir du restaurant. Alors Elle s'est mise à hurler, en pleurant, en me demandant pardon. Mais pardon de quoi ?... Quelle erreur aurait-Elle bien pu faire pour me demander pardon ? Aucune, évidemment... Demande-t-on a une fleur de s'excuser si elle est trop douce ou trop belle ? Si son parfum est sublimissime ? Demande-t-on à une merveille du monde de demander pardon ? Non, ce serait ridicule. Ce serait grotesque. Et dans le cas présent, c'est moi qui me sens grotesque et ridicule...

Alors je suis resté là, tétanisé de surprise et de bonheur devant ce revirement de situation. Je me suis demandé si je rêvais. Si les ingrédients de mon dîner ne contenait pas quelque élixir qui monte à la tête... Mais non. Elle, Elle était là, à quelques mètres de moi. Trempée jusqu'aux os. Elle avait dû essayer de me trouver dans le quartier, arpentant les rues les unes après les autres, les cafés, les ruelles, les tavernes...

Elle hurlait "je t'aime" de l'autre coté de la rue, et moi j'étais abasourdi. Trempé comme Elle. Ma bouche ne pouvait pas s'ouvrir. J'étais devenu une statue de cire.

  

Pourtant, avant les pluies d'automne,
Avant de n'être plus personne,
Que les phrases de mes chansons...
Je veux fermer la parenthèse ;
Quitte à ne plus jamais chanter,
Tant pis si j'y laisse mon âme :
Tu ne seras pas une femme
Qui se conjugue au temps passé.

  

Encore quelques secondes, juste le temps pour Elle de traverser. Juste quelques petits instants avant le feu d'artifice. Avant le bonheur. Avant la vie, tout simplement.

Durant ces quelques secondes qui m'ont parues interminables, je me suis détesté pour avoir pensé des choses horribles la concernant, pour avoir osé la salir en pensées... Est-ce que je la mérite vraiment ? Est-Elle digne de moi ? Quel crétin je suis. Si seulement j'avais laissé mon portable ouvert, je lui aurais parlé, et en ce moment nous serions dans les bras l'un de l'autre. Dans un grand lit. Mais comment ai-je pu avoir eu ces pensées ignobles ? Peut-être que parce que c'est moi, finalement, qui suis ignoble. Dieu ! pourra-t-Elle pardonner toutes mes faiblesses ? Pourra-t-Elle vivre en me redonnant confiance en moi, en m'insufflant le bien, le beau ? Le joli ? Après tout ce fiel que j'ai déversé dans une piscine de phantasmes dans laquelle Elle n'a jamais trempé le moindre orteil...

Encore quelques toutes petites secondes.

Et c'est là que tout s'est passé. Je n'ai rien vu venir tellement cela a été brusque. Mais j'ai vu son regard se rapprocher de moi quand Elle a commencé à traverser. J'ai vu son visage s'illuminer de plus en plus. Elle avait fait la moitié de la route quand j'ai entendu le crissement des pneus. Et puis l'anéantissement. La voiture qui a déboulé par ma droite, comme une folle. Une petite voiture noire, aux couleurs de la nuit. Comme une fusée d'horreur aux parfums de l'enfer, comme un bolide désarticulé et pénétré de folie meurtrière, cet engin destructeur venait de faucher mon Amour comme on fauche les blés.

La seconde d'après, j'étais accroupi auprès d'Elle, en plein milieu de la rue. La voiture l'avait heurtée si fort que sa tête reposait maintenant sur une flaque de sang. Elle ne pouvait presque plus respirer. Des badauds arrivaient par dizaines. Des femmes hurlaient. Un homme est venu derrière moi me mettre la main sur les épaules, me disant "Ne vous inquiétez pas pour votre femme, monsieur, les secours sont prévenus".

Ma femme... C'était donc si visible, que l'on était fait l'un pour l'autre ?

Ma femme... Oui, bien sûr... Alors je me suis dit qu'il fallait le lui demander maintenant. Ne pas attendre davantage. J'avais déjà gaspillé tant de siècles ! Oui, à cette seconde, je me suis lancé, et lui ai demandé de m'épouser. Elle n'a pas répondu. Mais Elle a souri. Un sourire qui voulait dire "Oui". Ce sourire qui parlait tant malgré le mutisme qui l'enveloppait... Puis j'ai vu un filet de sang sortir par la commissure de ses lèvres, et j'ai vu son attitude se crisper.

Un passant est allé récupérer une de ses chaussures qui, à cause du choc, a fait un bon d'horreur et a atterri de l'autre coté de la rue. Image dérisoire... si dérisoire ! J'ai senti des tiges de fer rouge chatouiller avec un cynisme incalculable toutes mes entrailles. Mais mon ventre torturé par la douleur me faisait moins mal que la vision du tableau que j'avais sous les yeux. J'ai senti une tenaille rouillée me compresser le coeur et la nuque. Une chape de plomb lâchée d'un avion s'est projetée sans retenue sur mes épaules. Je ne pouvais même plus voir, tant les larmes me brouillaient la vue. J'ai commencé à mourir à ce moment-là.

 

Il faut chanter sur sa guitare
La pluie qui mouille les départs
Il faut chanter l'amour qui pleure
Avant de chanter celui qui meurt
 

Alors j'ai hurlé "Ne pars pas, reste, je t'aime".... Je criais comme un fou, mêlant mes pleurs à la pluie qui tombait. J'aurais voulu frapper à la porte du Bon Dieu, de Vishnou, d'Allah et des autres pour leur demander, leur supplier à genoux de retourner dans le temps. Juste dix minutes. Ça pouvait être possible, dix petites minutes. Mais les Dieux, dans ces moments-là, sont bien loin. Mes larmes, mes cris, ma blessure, tout s'est révélé impuissant face à la tragédie. Et inutile : dans une secousse, Elle est partie rejoindre les Anges. Elle est partie en me serrant fort la main. Une main qu'Elle n'était toujours pas décidée à lâcher...

 

Le dernier baiser,
C'est la barque qui chavire

En plein coeur de juillet,
Sur un étang calme et plat

Comme nos destinées,
C'est la fleur qui tombe morte

Avant d'être fanée...
Mes lèvres baisent, et rebaisent encore,

Tes lettres parfumées...
Comme des petits bouts de ton corps,

Que j'ai tellement aimé...
Des pleurs immobiles,

Roulent inutiles,
De mes yeux,
A mes lèvres...

   

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Des gens m'ont saisi par les épaules car les secours arrivaient. Trop tard. Un pompier m'a demandé de m'écarter pour l'examiner. Deux hommes m'ont conduit à l'abri de la pluie qui tombait à seaux dans la nuit noire. J'ai regardé, hagard, blanc comme un linge, la tête de ces deux hommes. La tête des gens qui passaient. La tête de ceux qui me dévisageaient en s'expliquant mutuellement que je venais sûrement de perdre quelqu'un de proche. Alors, pourquoi continuer ?

  

Claudia, ne m'abandonne pas...
Même fou, c'est à toi qu'il pense
Ce coeur, qui ne m'appartient pas...
Claudia, quand les vagues s'avancent,
Claudia, ne m'abandonne pas...
Claudia, quand les vagues s'avancent,
Claudia !!
Ne m'abandonne pas... Claudia... Claudia... Claudia !!

  

C'est quoi, la vie, sans Elle ?

Profitant d'un instant d'inattention de mes gardes du corps improvisés, je me suis enfui à toutes jambes de cet endroit. J'ai couru le long d'un grand boulevard pour gagner une station de métro. Je suis repassé devant le restaurant où j'étais peu de temps avant. Puis la gare de Lyon, puis le métro. En descendant, je savais quel geste suprême je devais accomplir pour la rejoindre. Alors, courir. Ne pas s'arrêter. Sauter par-dessus les barrières de la RATP et plonger sous la première rame venue. Juste à ma gauche, j'ai vu un quai. J'ai entendu un train arriver...

   

Je t’aime, mieux que ça, je t’aime
Si la pluie manque à mes fontaines
Quitte à mourir en le chantant
Je l’écrirai avec mon sang.
Que je t’aime...

Je t'aime.... Je t'aime !...

   

Juste à ma gauche, j'ai vu un quai. J'ai entendu un train arriver. Avant de m'élancer, j'ai ouvert ma main, que j'ai sentie très fort. Cette main qui l'avait accompagnée, il y a quelques minutes de cela seulement, d'un monde à l'autre. Ma paume, qu'Elle avait tant serrée, elle sentait encore son odeur. Son parfum. Celui qui allait à mon tour m'accompagner.

Alors... un dernier saut.

...

Un saut de l'ange, pour un saut de la mort. Un saut de l'Amour pour le coeur d'un Ange.

  

Nessun dorma!... Nessun dorma!...
Tu pure, o Principessa,
Nella tua fredda stanza
Guardi le stelle che tremano
D'amore e di speranza!
Ma il mio mistero
E chiuso in me,
Il nome mio nessun saprà!
No, no, sulla tua bocca lo dirò,
Quando la luce splenderà!
Ed il mio bacio scoglierà
Il silenzio che ti fa mia

Dilegua, o notte! tramontate, stelle!
Tramontate, stelle! All'alba vincerò!
Vincerò! Vincerò!
[*]


 

FIN

  

[*] : Giacomo Puccini - Turandot

 

Relire l'intégralité de la fresque "MA BELLE DE GRANVILLE"

lundi, mai 28, 2007

Dernier éveil

Je viens de me réveiller comme d’un grand somme. Je suis allongé, mais sans savoir où je suis. Pour tout dire, je me souviens à peine de mon nom… Impossible de reconnaître la pièce dans laquelle je me trouve. Ni la ville. Ni même l'époque.
Je ne suis rien. Rien, au milieu de nulle part.
La seule chose dont je sois sûr, c’est que je suis plein de courbatures, que j'ai mal partout, et que le sol est dur. Dur comme du vieux bois ou de la pierre froide.
 
Ce n’est que quelques minutes après que j’ai commencé à entendre la musique. Une musique festive, légère et gaie, à laquelle ont succédé des rafales de rires d’hommes et de femmes.

J'ai du mal à voir. Mes yeux s'éveillent à leur tour. Peu à peu. Pour l'instant, je ne vois qu'un brouillard à travers lequel je distingue des mouvements furtifs et indéfinissables.
Je ne sais pas comment j’ai fait pour en arriver là. Impossible de me souvenir de quoi que ce soit. Comme si je ressortais d’un coma profond, lourd de plusieurs siècles. Mais enfin d’où viennent toutes ces courbatures ? En plus, il y a des parties de mon corps que j’ai du mal à sentir… Et même à voir, car, tout allongé que je suis, je ne peux même pas relever suffisamment la tête pour voir ne serait-ce que mes mains ou mes pieds…
 
Et j'ai commencé à ressentir des coups de poignard portés sur mon corps. Et de plus en plus fort. Sur mon buste, sur mon visage, sur mon être tout entier. Des coups piquants, incessants et épars, de plus en plus présents. Comme des coups de tournevis qui pénétreraient dans ma chair. Mes sensations s’éveillant, j'ai de plus en plus mal ; et je ne sais pas d’où cela vient.

Puis la musique s’est faite plus nette. Les rires aussi. Des silhouettes sont peu à peu apparues juste au-dessus de moi. Il y a beaucoup de mouvements. Les gens bougent au son d’une musique dont je ne reconnais pas le style, mais qui plaît à mes hôtes…. Je repère tous ces pieds d’hommes qui semblent voler à quelques centimètres au-dessus de mon visage et au-dessus de mon corps, en m'effleurant, sans me toucher. Je vois tout par le dessous : j’ai l’impression d’être transformé en une sorte de tapis, un tapis au-dessus duquel des gens dansent…

medium_11-vue-dessous2.2.jpgJe vois de plus en plus nettement les formes, au-dessus de moi : comme dans un nuage vaporeux, je vois par le dessous une pièce enfumée. Des hommes dansent en volant à fleur de moi. Je ressens aussi de plus en plus fort et douloureusement ces coups indéfinissables. Et de partout. Mais je ne sais toujours pas d'où ils proviennent.

Dieu que j’ai mal…

Je ne comprends rien… Je suis abasourdi. Douloureusement abasourdi.

Mais je n'ai pas mis beaucoup de temps à comprendre à quoi étaient dus ces coups de poignard qui me blessaient : Autant les semelles de tous les hommes qui valsaient ne me touchaient pas, autant l’unique femme, elle, me piétinait réellement, avec des chaussures à talons aiguisés. Et à chaque pas qu’elle faisait, c’était ma peau qu’elle meurtrissait. Ses talons fins provoquaient des chocs sanguinolents sur ma peau à chaque mouvement. Et comme la femme dansait de façon effrénée, à chaque fois ses talons, en se reposant sur moi, rayaient ma peau, la pinçaient, la bleuissaient, la trouaient : Je suis, pour elle, une carpette, comme une peau d’ours dans une chambre bourgeoise, pour laquelle on ne porte plus aucun intérêt. Et que l'on peut piétiner allègrement.

Pourquoi ce châtiment ? Pourquoi cette torture ?

La danse s’est emballée. Elle est devenue maintenant une valse folle autour d’une femme et de plusieurs hommes. Et des hommes, il y en a de plus en plus. Cinq, puis dix. Puis quinze. Ils se pressent juste au-dessus de moi et se rapprochent d’elle. Et elle, elle se rapproche d’eux. Elle a l’air d’aimer ça puisque dans ma tête résonnent des éclats de rire qui cognent comme ces gongs que l’on entend autour des rings de boxe, dans la fumée des cigares virils et de la sueur fétide.

Et maintenant, je vois qu’elle soulève sa légère tenue de soie, montrant à qui le veut son sexe nu, et ses fesses que je vois par dessous…

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Et les hommes la touchent. Et les hommes la caressent. Et moi, simple carpette immobile, je regarde ce tableau par dessous, ressentant de plus en plus fort les coups de ses talons féminins sur mon corps ensanglanté. J’ai mal. Il faut que çà s’arrête, mais je ne peux presque pas bouger… Je n’ai même pas la force d’ouvrir la bouche pour la supplier d’arrêter… Dans un effort surhumain pour relever ma tête, j’ai pu constater que je ne portais qu’un simple pagne ridicule qui ne couvrait que mon intimité. Un tissu dérisoire. Rien d'autre. J’ai les jambes nues, droites et tendues ; je ne peux pas les bouger, et çà, je ne sais pas pourquoi… J’ai les bras tendus, perpendiculaires à mon buste… Et j’ai mal... De plus en plus. Quand je regarde vers le ciel, je vois cette femme se frotter avec tous ces hommes. Je vois des doigts d’homme pénétrer dans son sexe sous son déshabillé de soie.

Chacun son tour. A tour de rôle. En plus d'être une carpette que l'on se plaît à torturer, je suis devenu une piste de danse... et de débauche.

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Et plus le tableau devient sexuel, plus elle me piétine fort. Je suis maculé d'innombrables blessures desquelles jaillissent des flots de sang.

Plus çà va, plus çà rit, plus çà chante, et plus mes blessures sont larges et profondes. Et plus j’ai mal. Et plus les hommes se défoulent devant elle. Elle se laisse caresser par tous dans une jouissance qui la fait chanter et hurler de joie. Ses éclats de voix résonnent dans ma tête. Les hommes passent, entrent et sortent dans cette pièce. Il y a des hommes virils, des androgynes. Peu importe : ils ont toujours une place contre elle, sur elle,… dans elle.

Certains d’entre eux se mettent à lui lécher les seins ; d’autres commencent à se masturber en la regardant, dans un délire d’humiliation que tous m’infligent, et qu’il m’est difficile de retranscrire avec des mots.

Mes mains me font mal. Elles semblent, à leur tour, se réveiller ; et je ressens à cet endroit comme un feu brûlant me dévorer. Pourquoi cette douleur est-elle constante à ces endroits précis, même quand la femme n’y jette pas ses chaussures aux semelles si pointues ?… Il m’a fallu un grand effort pour tenter de regarder dans leurs directions. Et c’est là que j’ai vu qu’elles étaient ensanglantées. Toutes les deux.

Et là, j’ai compris : Je suis le Christ.

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Femme adieu, femme adieu
Je t'aimais, désormais
Je te dis adieu

Femme, adieu
Saches-que, désormais
J'appartiens à Dieu

  

Je suis le Christ, non pas dans sa foi, ni dans sa bonté, ni dans sa croyance. Mais je suis le Christ, dans sa souffrance, crucifié et mourant, cloué sur une croix de bois, dure et froide, devant un monde qui continue à vivre et à danser.

Je suis le Christ humilié.

A cet instant de prise de conscience, la musique s’est soudainement arrêtée. Brutalement. Sans prévenir.

  

Du silence sur du silence
Et de la musique sacrée
Des plains-chants dont la résonance
Aura l'écho de mon secret

  

Tous les hommes se sont figés instantanément, comme paralysés en l’air, en lévitation à quelques centimètres au-dessus de moi.
Et la femme, comme dans un film au ralenti, s’est baissée vers moi, c’est à dire vers le tapis, vers la carpette sur laquelle elle a dansé pendant des heures. Elle s’est accroupie, ses talons comme des épées sur mon ventre déjà rouge de plaies, l'abîmant encore davantage par son poids immobile ; mon ventre est à deux doigts de se perforer sous ses aiguilles.

Et j’ai reconnu ce visage. C’était celui de celle que j’avais tant aimée, un soir d’été sur une plage de Granville. Ce visage qui m’avait tant manqué et qui, aujourd’hui, me faisait tant souffrir…
Le visage de l’Amour. Celui de la vie et de l’espoir.
Le seul. L’unique.
Mais ce visage était le sien sans être celui dont le portrait tapissait l'intégralité de mon coeur : à la place du regard doux et chaud, brillaient des yeux banals, verts et durs. A la place du sourire d’ange, un air convenu, sans cœur. Froid et sévère. Un sourire glacial.
Non, ce n’est pas elle, c’est impossible… Et pourtant…
J’avais l’impression d’être acculé comme un taureau dans une arène. Comme un animal blessé, humilié.

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Esméralda, j’ai le sang qui bouge
Quand tu agites devant moi ton jupon rouge,
Quand tu danses ta danse de mort,
Mi amore, mi amore, mi amore, mi amore…

Tu as mis dans mon corps tes banderilles
Et dans mon cœur tous les couteaux de ta folie.
J’ai mis dans tes yeux des reflets d’or,
Mi amore, mi amore, mi amore, mi amore…

L’été de ma passion est torride,
Chaque baiser me creuse une nouvelle ride :
Tu rêves à de jeunes matadors,
Mi amore, mi amore, mi amore, mi amore…

  

Alors, toujours comme dans un film au ralenti, elle a glissé sa main sous mon pagne, à la recherche d'un sexe qui, à cet instant de douleur et de panique, était quasiment inexistant. Ne trouvant qu’un petit bout de chair insignifiant, elle s’est lâchée d’un immense éclat de rire qui montrait toute sa jouissance face à mon humiliation poussée à son paroxysme.

Puis elle a sorti sa langue et s’est léché avec une scandaleuse sensualité le pourtour de sa bouche.

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D’un air sévère, elle s’est redressée, posant un de ses talons sur mon sternum, au niveau exact de mon cœur. Serrant les dents, monopolisant toutes ses forces pour une mise à mort qui la ferait jouir, elle m’a fait comprendre d’un sourire que la comédie était terminée.
Comme un cloporte, comme une fourmi, comme un insecte nuisible, elle allait m’éliminer. Me supprimer comme une blatte. Et quand elle aura dégusté son geste, surexcitée par celui-ci, elle pourra se redresser et reprendre enfin sa danse, avec tous ces hommes laissés quelques minutes en jachère de sexe.

Nous nous sommes regardés. Ma bouche a commencé à s’ouvrir. Avant qu’elle n’appuie de tout son poids sur son talon, j’ai voulu lui dire une dernière chose. Une toute dernière.
Mes lèvres ont commencé à murmurer : « Je t’aim... », mais l’a-t-elle entendu ? En tout cas, elle ne m’a pas laissé finir. Et là, c’est moi qui n’ai plus rien entendu, à part mon cœur qui, dans un dernier râle, dans un dernier sursaut de lumière, s’est mis à battre un ultime instant comme un fou, à l’image de l’écho lourd et profond du glas des églises.

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Et puis…
Et puis… plus rien...

 

 



 

À chaque son de cloche, une feuille s'envole,
Un arbre tend ses bras tordus vers le ciel,
À chaque son de cloche on a mal dans les nerfs,
On dirait que l'on cloue un cercueil de bois vert,
On dirait qu' le bon Dieu s'amuse
À chaque son de cloche
Que le bon Dieu s'amuse avec l'enfer…

À chaque son de cloche, on entend sourdement
La neige se former au-dessus des étangs,
Les marées d'équinoxe exalter l'océan
Comme si les noyés étaient encore vivants,
Les insectes se meurent et les oiseaux s'en vont,
Les trompettes se taisent, arrivent les violons....

À chaque son de cloche, on voit des processions
De communiants tout noirs qui descendent du ciel
Avec des ostensoirs en guise de flambeaux
Et des visages blancs, comme s'ils étaient nés
D'une mère mourante et d'un père Pierrot.....

À chaque son de cloche, on entend des soldats marcher
Au pas des cloches, pieds nus sur le verglas,
Rêvant de café chaud à l'abri des combats,
À chaque son de cloche, un vieillard sent son cœur
Battre au rythme des cloches et peu à peu le son des cloches
S'effiloche et s'étire en rumeur
Et les arbres tout nus comme des déportés
Le matin à l'appel supplient en vain le ciel,

Et nos yeux se dessillent à la vue des statues,
Le cloches se sont tues
Mais mollement dans l'air leur souvenir balance,
Leur souvenir balance
Dessinant sur la terre un ombre de pendu,
Un ombre de silence......

samedi, mai 12, 2007

Nocturne

Une envie subite de te parler, de laisser mon coeur écrire...
Cette nuit, j'ai envie de te voir, de me blottir dans tes bras,
De venir boire cette eau verte aux parfums de tes yeux,
Celle qui se refroidit aux soirs frais de Granville.

Cette nuit, j'envie le mouton, celui qui attend dans le pré
Et qui sera tondu au prochain printemps...
Celui dont la laine, une fois tissée,
Epousera la peau de tes seins d'une douceur tiède.

En regardant les étoiles illuminer la nuit sombre,
J'envie ce gros morceau de bois ;
Cette bûche qui brûle dans ta cheminée,
Qui est là, tout près de toi, rien que pour te réchauffer.

J'ai envie de rentrer dans ton jardin,
Et puis t'attendre ;
Me glisser sous les graviers de ton allée,
Me cacher derrière les arbres de ta maison.

Moi je veux revenir respirer ta Normandie,
M'ensabler sous ta terre, m'enterrer dans ton sable,
Plonger dans la mer comme tu nages dans mes rêves
Et venir lécher tous les galets de tes plages.

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 l'instant de tous mes rêves, toujours tout contre moi,
Tu es assise sur le rocher, celui qui regarde Chausey ;
Et là, moi je t'enlace, la main sur ton épaule,
Caressant ton dos nu à l'aplomb des étoiles.

Cette nuit, je ferme les yeux et je me vois déjà
Me couler entre les briques de tes églises,
D'où je ressusciterai, un jour prochain,
Quand, rayonnant, j'entrerai dans le temple à tes cotés.

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Ce jour-là, pâles devant ton sourire dessiné sur les nuages,
Les milliers de Te Deum masqueront à peine
Les battements de mon coeur et mes lèvres,
Qui, ensemble, te murmureront le plus doux des "je t'aime".

  

Comme à un rocher
Comme à un péché
Je suis accroché à toi
Je suis fatigué
Je suis épuisé
De faire semblant d'être heureux
Quand ils sont là.
Je bois toutes les nuits
Mais tous les whiskys
Pour moi ont le même goût
Et tous les bateaux
Portent ton drapeau
Je ne sais plus où aller
Tu es partout.

Je suis malade, complètement malade
Je verse mon sang dans ton corps
Et je suis comme un oiseau mort quand toi tu dors
Je suis malade, parfaitement malade
Tu m'as privé de tous mes chants
Tu m'as vidé de tous mes mots
Pourtant moi, j'avais du talent avant ta peau.

Cet amour me tue
Si ça continue
Je crèverai seul avec moi
Près de ma radio
Comme un gosse idiot
Ecoutant ma propre voix
Qui chantera

Je suis malade, complètement malade
Comme quand ma mère sortait le soir
Et qu'elle me laissait seul avec mon désespoir
Je suis malade, c'est ça, je suis malade
Tu m'as privé de tous mes chants
Tu m'as vidé de tous mes mots
Et j'ai le coeur complètement malade
Cerné de barricades
T'entends
Je suis malade

jeudi, avril 12, 2007

Acte 1, scène 10

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone… 

Quand je relis ces lignes de Baudelaire
Que par hardiesse je reconnais avoir volées
Je ne me sens pas prêt à ajuster mes pieds,
Ni mes vers, et préfère, en prose, me lâcher.

   

Ma douce… Mon coeur, mon ange adoré, aujourd’hui, loin de toi, que suis-je ? Où je vis ? Comment respirer, si ce n’est à travers le parfum de ton souvenir ? Depuis ton absence, je n’ai fait que te suivre. Que marcher dans ton sillage… Pas envie d’autre chose. Pas envie d’aller ailleurs. Te suivre, n’importe où, sans calculer les embûches, les difficultés, les déceptions, les absences. Sans fierté. Sans orgueil.

Mais si seulement tu savais où je vis ! Tu veux que je te décrive mon environnement ? Les buildings du Nouveau Monde sont bien loin, tu sais… Là où je suis, il y a du sable partout.

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Des dunes, des vallons, le soleil… et rien que du sable. Je ne sais pas quel est le nom de mon désert, mais je suis en plein milieu. Il fait chaud. Insupportablement chaud. Et chaque pas est pénible, encore plus que le précédent. Mes pieds s’enfoncent à chaque fois un peu plus dans le sol meuble, et les retirer pour avancer devient de plus en plus difficile. Et toi, tu es à quelques mètres de moi. Là, juste devant, à portée de voix... Et tu avances aussi, en me tournant le dos. Je ne te quitte pas des yeux une seule seconde…  

Pourtant, il n'y a pas si longtemps, tu marchais avec moi. Nous riions ensemble, comme des gamins. Ta main était dans la mienne. Ta main tiède, douce. Douce… Le paysage était fleuri, agréable. Des gens dansaient et chantaient.

Et toi, tu m'aimais...

Mais peu à peu, avec le temps, le paysage est devenu plus agressif. D’abord la population s’est faite plus rare. Puis ce sont les arbres qui ont disparu. Un changement presque imperceptible à petit échelle, mais dont je me rends compte aujourd’hui, et dont je mesure maintenant les dégâts.

Et aujourd’hui, dans cet univers monotone, dans cette canicule, tu ne me regardes même plus. Tu avances. Seule. J’ai bien essayé de te rattraper, mais rien n’y fait : le fait que j’accélère ne fait que précipiter ton pas à toi aussi. Et quand je m’arrête, toi, tu continues. Ainsi les centimètres entre nous se sont creusés, les uns après les autres. Peu à peu. Petit à petit.

Inéluctablement.

Maintenant, tu es à des dizaines de mètres de moi. Et tu ne te retournes même plus.

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Tu avances. Je te suis.

J’ai bien essayé de t’appeler, mais plus je t’appelle, et plus ton pas semble s’emballer et l’écart se creuser encore davantage. Ce qui est incroyable, c’est que tu ne sembles pas souffrir en marchant. Tes petits pieds nus caressent le sol avec légèreté, sans s’enfoncer. Tu n’as pas l’air de peiner, alors que moi, je m’enfonce à chaque fois encore un peu plus. A chaque pas que je fais maintenant, j’ai du sable jusqu’aux genoux. Je ne sais même pas comment je trouve la force de mettre un pied devant l’autre et avancer ainsi.

Autour de toi, le paysage est évidemment différent. Je ne peux pas le voir, mais je sais qu'il est agréable, harmonieux, vert, charmant, gai et fou.

Le désert, c’est juste pour moi. Il me chauffe de son aura de feu comme une poursuite de lumière éclairerait une vedette de music-hall : c'est mon micro-climat à moi.
Parce que, sans doute que moi, je ne mérite pas mieux...

Comme dans un cauchemar, j’hurle encore et toujours ton prénom. Tu ne m’entends pas, ou plutôt tu fais celle qui ne m’entend pas… mais je t’appelle tout le temps, tu sais…. Le matin, le soir… la nuit. Surtout la nuit, d’ailleurs ! Les minutes passent, les heures tournent. Et les années, et les siècles...

Peu importe le temps : tu éclaireras toujours ma vie…  

Pourtant tu m’as jeté, mais je m’en fiche : je continue ma route derrière toi. Dans le désert. Dans mon désert, celui de ma solitude. Celui de ton absence. Ma peau me brûle de plus en plus. On dirait qu’elle se consume, comme des morceaux de charbon abandonnés et qui rendent leurs dernières lumières.

Mes seuls compagnons sont les crotales qui me frôlent parfois, me regardant sournoisement du coin de l’œil. Et les scorpions, que je n’ai même plus la force d’écraser. Et les vautours, qui commencent au-dessus de ma tête leur ronde macabre. Parfois, j'entends même des grondements profonds qui me font penser à la présence de vers géants, ces monstres des sables qui gobent tout sur leur passage... M'ont-ils déjà ciblé comme l'une de leur prochaine victime ?

Je pourrais bifurquer, car j’aperçois au loin de temps à autres quelques oasis fleuris de palmiers, avec leurs hôtesses qui m’appellent pour me proposer leurs orangeades glacées, des biscuits fruités, un siège confortable. Mais je ne veux pas de leur sagesse.

medium_desert4r.jpgMoi je veux te suivre, malgré le risque que je prends.  

En fait, je voudrais bien, mais... mais maintenant, ... maintenant... je suis fatigué, je suis épuisé... Là, je ne tiens plus debout. C'est trop ; alors ivre de fatigue, vidé de toute force, je m’arrête. Je ne peux plus lutter, je n’ai plus de muscles. Tétanisé d’épuisement, impuissant, je te laisse partir. Mais en ce qui me concerne, ma décision est prise : je me laisse m’enfoncer, sans céder aux tentations faciles.

Les larmes qui jaillissent de mes yeux rougis par la fournaise s’évaporent avant même d’avoir touché le sol : voilà, c’est çà, mon avenir : partir en fumée. Ne plus exister.

Inexorablement, le sable du désert poursuit sa ténébreuse remontée. Il recouvre déjà mes jambes nues, et entame sa course le long de mes cuisses. A petit feu, il grimpe. Sournoisement. Cyniquement. Mon torse est  brûlé, sa peau rouge à vif… Ma sève s’est évaporée : je suis déjà séché jusqu’aux os. En me laissant couler, je regarde alentour. Je te distingue très vaguement au loin, malgré la chaleur et la fatigue. Il me semble voir une silhouette à tes cotés, tout contre toi... Qui c'est ? Qui t'accompagne ? Je ne comprends plus rien. Alors dans un dernier râle, j’hurle ton nom, avec le peu de forces qui me reste.

Tu poursuis ta route, sans même te retourner...

medium_Oasis4.2.jpgEt c’est à ce moment-là que j'ai vu se rapprocher une charmante hôtesse. Je ne la connais pas. Elle est jeune, elle est belle. Elle est venue me chercher. Me proposer un rafraîchissement. Elle me supplie même, d’un air convenu, de venir visiter son oasis climatisé, et me promet que je pourrai m’asseoir dans une baignoire remplie d’une eau tiède et aérée ; elle se propose même de me laver le dos avec des onguents et des baumes hydratés. C'est vrai qu'elle a un joli décolleté ouvert sur la vie. Elle a les mains douces, mais ce ne sont pas les tiennes. Je sens son odeur, son parfum frais... mais je n’en veux pas. Il n’est pas épicé. Il est terne. Non. Je ne veux pas de çà.
Qu’elle aille se faire voir !... Alors, comprenant ma détermination, elle s'est évaporée instantanément...

Mon corps me fait mal. Dieu ! c’est insupportable. Plus il s’enfonce dans la mouvance de ce sable, puis j’ai mal. Il est à la fois brûlant, comme de la lave en fusion, et blessant, à cause des arêtes saillantes des cristaux qui me déchirent. Qui me déchirent comme des milliers de petits diamants. Des diamants... comme ceux que j'aurais tant aimé t'offrir pour orner ton buste parfumé et tes mains fines... Ces diamants, te les offrirai-je jamais un jour ?...

C’est drôle, mais la terre semble plus fraîche au-delà d’une certaine profondeur. Comme si le feu du soleil n’atteignait que la couche superficielle du sable. Ainsi, mes pieds ont touché une zone agréablement tempérée. C’est bon.

On dirait la terre de Granville, douce et accueillante.

Granville... Granville... Où es-tu, ville d'amour ?

Je nous revois, dans un hôtel de là-bas, un après-midi d’octobre, dans cette chambre que j’avais louée… Je revois la porte refermée, ton visage d’adolescente, calme et inquiète en même temps… Je te revois t’asseoir sur ce grand lit, et moi délaçant tes Doc’Martins, tes shoes violettes d’ado, ces shoes montantes à grosses coutures…

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Seigneur que j’aime à revivre ce moment où j’ai eu l’honneur d’avoir été « le premier »… !!

Cette première fois pour toi, une première fois où tu as accepté qu’un homme aille enfin jusqu’au bout de ses sentiments. Vierge de tout plaisir du corps, tu avais peur d’avoir mal, mais moi je ne te voulais que du bien… Cette première communion d’une fleur et d’un mâle… Toi au-dessous de moi, moi dans toi, caressant tes seins qui tanguaient, volumineux et fermes, au rythme de nos pulsions…. De notre amour. Tes yeux révulsés, ta bouche entrouverte, tu découvrais l’amour, faisant sauter toutes les barrières et me laissant aller et venir simplement. Et quand tu as pris ton pied... Dieu que c'était beau !... Quel peintre aurait assez de talent pour restituer cet instant de grâce dans lequel baignait ton visage à cet instant, et tel qu'il sera gravé à jamais dans mon coeur...

Instant du plaisir échangé. Instant d'amour. De tendresse.

De passion.

Et si tu savais, depuis tout ce temps, combien de fois par seconde je revis ce moment, tu en serais prise de vertige…

  

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.

    

medium_desert2.jpgMais Granville est si loin, en ce moment... Ici le sable continue à m’envahir à toute vitesse. Il devient fou. Comme un cheval sauvage, il avance,  galope déjà sur mon buste. Je vais être enterré vivant, bientôt. C’est imminent. C’est une question de minutes. De secondes peut-être…

Les crotales, les scorpions se rapprochent. Les vautours se font de plus en plus nombreux.

En sombrant, je me prends pour un grand paquebot soudainement fracassé par un iceberg, et qui, glacé par l’eau, perdrait connaissance.
Un bateau fou qui se livre.
Un bateau ivre qui devient fou….

  

Dressé sur l'eau, comme un flambeau
Dans la nuit noire, j’étincelle
Et tout ganté d’éternité
Je descends seul, vers l’essentiel 

  
Je sombre. Fatalement, je sombre. Sans perche ni bouée de secours. Je laisse ces cristaux de feu me ceindre.
Me blesser.
Me mordre comme des chiens avides de sang.

J’ai du sable jusqu’au menton. Ne plus lutter. Arrêter le simulacre…. Continuer à descendre sans bouger. Calmement. Doucement. Sans rien faire si ce n'est penser à toi...

Maintenant, seule une main dépasse encore ; elle montre le Ciel à la recherche d’une Etoile qui porterait ton nom. Une Etoile dont la couleur serait le reflet des vagues de la Manche. Une Etoile nue qui ne se vêtirait que du seul parfum de l’ambre. Le parfum des épices. Celui des doux élixirs fabriqués pour les Anges.

Seuls les bouts de mes doigts regardent encore la lumière ; des doigts mourants, des doigts crispés, électrifiés de douleur. Une peau vieille et fripée avant l’heure, déjà exsangue. Des doigts séchés de n’être pas sur toi.

J’étouffe. Cà y est : je suis gommé du monde. Toute trace de ma sépulture va instantanément disparaître. Ce ne sera même pas la peine de la recouvrir d’un couvercle d’égout, comme ceux fabriqués dans les lourdes fonderies de Flers…
Plus de traces.
Plus rien.
Rien…  

Mais malgré tout ce qui m’arrive, même au milieu de mes ténèbres, même suffocant, agonisant, tu es encore tellement là, avec moi, que je sais que je pourrai toujours te respirer. Et goûter ton odeur, sentir ta peau. Penser à toi. Et, dans cet enfer, avec le peu de tonus qui me reste, mais avec toute la force de mon âme, je veux continuer à vivre.
Vivre, pour continuer à t’attendre.
Vivre, … et continuer à t’aimer.

   

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C'est la vie lilas
Faite de toutes ces choses
C'est la vie lilas
Quand il me manque quelque chose
Dans cette vie-là
Où tu n'es pas là
Où je reste seul en piste

C'est ma vie lilas
Moitié bleue et moitié rose
C'est ma vie lilas
Quand il me manque quelque chose
Dans cette vie-là
Où tu n'es pas là
Et que pour être moins triste
Je retouche la peinture de l'artiste…    

     

Acte I, scène 10 : le rideau tombe.

Et c'est en admirant ces Fleurs du Mal s'embraser en chrysanthèmes que je laisse son auteur mettre la touche finale, pour le jour, à ce rêve d’une nuit… ce rêve d’une vie.

     

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie,
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.

  

   

Laurent

lundi, février 05, 2007

Le Jardin des Délices

Je tourne et je me retourne interminablement dans mon lit depuis des heures. Le réveil égrène ses chiffres rouges des minutes impitoyablement cycliques qui me rappellent que je ne dors toujours pas.

1h, 2h, 3h… impossible de trouver le sommeil. Et pour cause…

A coté de moi, dans mon grand lit, je distingue une silhouette masculine, à la lumière des rais de lune qui passent à travers les lattes des volets. Une forme humaine endormie qui ronfle de temps en temps. Une silhouette qui ne m’inspire rien de mauvais,… mais qui ne m’inspire pas l’amour.

Alors, serrant très fort mon oreiller comme pour essayer d’y retrouver son improbable présence, je me re-passe pour la millième fois dans ma tête le film de cette après-midi si folle et si délicieuse… Cette après-midi que j’ai passée avec mon amour… avec mon amant…

    

Je te partage, je te partage
Et tant pis si c'est fatal,
Ca fait du bien a l'animal…
Je te partage, je te partage
Tout m'est égal tout m'est égal :
J'en ai tellement, tellement marre
De dormir si mal.
 

  

Nous ne nous étions pas vus depuis des mois. Insoutenable fut le temps de l’absence et de l’éloignement : nous vivions à la limite du supplice…

Nous ne pouvions continuer, lui et moi, à nous satisfaire de ces coups de téléphone passés en cachette, de ces mots doux échangés, à travers les kilomètres : nous n’y tenions plus : il fallait que l’on se voit.

Et vite !

   

Je voudrais tant que tu sois là,
Pour réveiller mes fleurs éteintes,
Ton absence comme une plainte
Vient toujours me parler de toi ;
Je voudrais tant que tu sois là,
A l'heure où les nuages passent :
Tu élargirais mon espace
Rien qu'à te blottir contre moi.

       

Après ces longues semaines d’épreuve, notre rencontre est enfin arrivée. Enfin !

C’était il y a quelques heures, en début d’après-midi, dans une allée du Jardin des Plantes, en plein coeur de Paris. J’avais mis une petite robe d’été, courte et décolletée… Une tenue très féminine, comme il les aime tant...

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C’était il y a quelques heures, en début d’après-midi, dans une allée du Jardin des Plantes, en plein coeur de Paris : Dieu que cela a été fort ! J’ai vibré comme lors de notre tout premier coup de foudre ;  j’ai senti une flèche passionnée de rouge embrocher nos deux âmes au même instant.

Mon cœur s’est emballé à sa vue… Je n’ai pas pu le maîtriser… Et je n’ai pas voulu, surtout…

Puis nous nous sommes touchés.

Puis nous nous sommes enlacés doucement.

On était bien, dans les bras l’un de l’autre.

C’était bon…

Nous nous sommes embrassés, comme le font les amants, comme le font ceux qui s’aiment vraiment, en fermant les yeux pour mieux goûter l’instant. Pour mieux goûter ce délice, cocktail de douceur, d’amour et de passion…

Je l’ai serré de toutes mes forces dans mes bras tremblant d'émotion.

Je l’ai senti, mâle, m'enlacer, puis me rassurer, me conforter de son odeur d’homme, de sa douceur et de sa sensibilité. De sa voix calme. De son amour.

Nous nous sommes embrassés longuement.

Avec passion et gourmandise. Avec ferveur et chaleur. Avec une fougue humide.

Je revois nos bouches fondre l’une dans l’autre, tourner comme des folles en se frottant l'une l'autre, à la cadence de nos langues tièdes.

Nous nous sommes regardés, et nous avons souri.

On était bien.

Je ne sentais plus mon corps : je n’avais plus de poids. Les nuages flottaient à mes pieds et je ne sentais plus rien. J'étais heureuse, tout simplement.

Des enfants couraient. Mais à cet instant, rien ne comptait plus que lui et moi. Que nous deux.

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En nous serrant l’un contre l’autre, ma poitrine contre son buste, mon ventre contre le sien, j’ai bien perçu chez lui l’excitation que j’attendais. J’ai remarqué la cadence de ses reins, cadence qui se voulait discrète mais qui pour moi était très perceptible ; cette cadence qui m’avait tant manqué…

J’avais envie de lui.

   

Je m'en fous si ce n'est pas vraiment le grand amour,
Tu m'as ouvert un ciel ou nagent des oiseaux.
Quand tu cries je t'aime, comme on crie « au secours »
Je m'en fous pas mal du grand amour.

    

J’avais tellement envie de lui.

Manque de chance, je savais qu'aujourd'hui je ne pourrais pas aller jusqu'au bout de mon désir, car les hasards du calendrier n’étaient pas favorables en ce moment, et notre rencontre tombait bien mal de ce point de vue-là… mais tant pis : ses venues en France ne sont pas si fréquentes, alors il faut « faire avec »… Néanmoins, j’étais très excitée ; j’avais envie d’un voyage et je voulais le réussir : destination plaisir.

Nous avons sauté dans ma voiture que, par une chance inouïe, j’avais réussi à garer tout près de l’entrée du Jardin des Plantes.

medium_2217_b1.jpgNous avons longé Austerlitz, puis traversé la Seine en direction du grand parking souterrain de la gare de Lyon.

Durant les minutes qu’a duré le trajet, il n’a pas arrêté de me toucher, d’une façon ou d’une autre. Quand ma main maintenait le changement de vitesse, il mettait la sienne dessus, crochetant ses doigts dans les miens… ou alors il l’abandonnait sur ma robe, voire même sur ma cuisse qu’il a su dénuder avec tact et douceur, la révélant à vif pour mieux toucher ma peau fraîche et pâle.

Ma peau révélait des frissons de bien-être. Un doux courant électrique m’a envahie.

Il me caressait doucement et avec tendresse… et il a été difficile pour moi de rester concentrée sur ce qui se passait sur la route. A l’entrée du parking, nous avons d’ailleurs évité de justesse une collision avec une voiture qui roulait un peu trop vite et que mon esprit déjà envolé vers des contrées de sexe et de plaisir n’avait pas pris le temps d’intégrer comme élément à risque…

Enfin nous sommes descendus rapidement au plus bas du parking, à la recherche du coin le plus sombre.

medium_PL93_19.2.jpgAu dernier niveau, dans un recoin, le long du mur : une place de libre, coincée entre un gros pilier et une fourgonnette. Personne en vue : là, nous serons bien cachés !

Encore quelques secondes pour reculer la voiture au maximum... et lui, pendant cette manoeuvre, qui commençait déjà à se déshabiller !!

J’ai aimé sa hâte.

Il a enlevé son pantalon, ses chaussures qu'il portait pieds-nus ; il a déboutonné sa chemise.

Il a ôté son slip, avec un naturel qui m’a presque décontenancée, et avec une envie manifeste de me montrer qu’il avait envie de moi…

J’avais à peine coupé le contact que, déjà, il s'était assis sur la banquette arrière, dans cette simple tenue, avec sa chemise déboutonnée comme seul habit.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour le rejoindre. Il faisait sombre. Nous nous sommes enlacés chaudement.

J’étais excitée comme une puce. Nous nous sommes embrassés goulûment. Mes lèvres étaient gonflées et je sentais mes seins durcir. Pour ne rien arranger à mon état, il s’est mis à me mordiller les lobes de mes oreilles. Supplice extrême… Il les a gobés l’un après l’autre, les suçant voluptueusement, comme il l’aurait fait avec des sucettes. Sa langue tournait autour de ces appendices rouges, chauds de désir et sucrés de passion. Ses dents les mordillaient doucement, avec sensualité…

Je ronronnais comme une petite chatte que l'on caresse là où elle aime...

Mon ventre criait famine : j’avais faim de plaisir…

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Il avait ses bras autour de mon cou, mais déjà je les sentais descendre vers mes épaules et sur ma gorge. Il a plaqué ses mains contre mes seins, et les a palpés avec excitation, à travers le fin tissu de ma robe.

N’y tenant plus, moi aussi j’ai laissé aller mes doigts sur son torse. J’ai écarté sa chemise, caressé et baisé son buste d’homme. Son buste poilu que j’ai léché avec érotisme. Puis ma main a continué sa course un peu plus bas, là où son désir m’appelait… J’ai enfin saisi son sexe nu et fier à pleine main. J’ai senti une secousse de bien-être, un vibrato de tout son corps qui voulait dire « enfin ! »… Lui aussi, il attendait cela depuis si longtemps...

Il a enfourné ses mains dans mon soutien-gorge pour saisir mes seins dénudés dans ses paumes tièdes...

Puis il m’a rappelé, avec un sourire complice, qu’en ce moment des caméras de surveillance filmaient peut-être nos caresses… Nous avons ri de ce propos qui a eu pour effet de m’exciter encore davantage.

   

Moi je voudrais des perles lourdes,
Des perles noires, des émaux,
Être muette et presque sourde,
Pour que tu me berces de mots ;
Des mots qui ressemblent à la mer,
Des mots où l'on voit à travers,
Des mots d'amertume et d'amour,
Des mots tendres et des mots lourds.
Moi je voudrais des chambres pleines
Où je m'étendrais toute nue,
Cerclée de chiennes et de chaînes,
Buvant des boissons inconnues…
Des boissons de vie et de mort,
Des coupes pleines à ras bord
Où poser mes lèvres mouillées,
Sur des sofas, agenouillée…

    

N’y tenant plus, je me suis décidée à poursuivre mon voyage en allant gober l’interdit, en me dirigeant vers ces zones douces et chaudes, comme celles qui existent dans les pays du Maghreb. Direction Casablanca. Direction le Jardin des Délices, là où le sable fouette les visages, là où les lèvres sont sèches du sirocco qui nous embaume d’une tiédeur agréable, là où trône une obélisque immense, fierté des alentours. Une obélisque dure et chaude que j’ai pu goûter jusqu’à m’en saouler, sans limites, sans tabous, sans retenue. Oui, ma bouche a élu domicile dans ce Jardin des Délices, mes lèvres et ma langue enlaçant cette statue pharaonique et fière, l'escaladant dans un sens, puis dans l'autre. Je baignais dans une moiteur excitante jusqu’à l’insoutenable.

medium_alencon.jpgJe me suis aperçue que tout ce temps sans le voir n’avait pas altéré le souvenir que j’avais de la turgescence de son membre, dont j’aurais pu dessiner de mémoire tous les contours avec précision. J’avais les yeux fermés et ma bouche gobait sans discontinuer sa virilité : son sexe doux, marqué par un relief discret, un peu comme s'il était enveloppé d’une fine dentelle ciselée à la main, comme celles que créent les célèbres ouvrières d’Alençon…

Mais cette longue absence m’a également montré combien il m’a manqué. Et combien je l’aime…

J’ai aimé goûter son sexe… J’aurais pu faire çà pendant des heures…

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Puis je me suis redressée, et nous nous sommes encore enlacés et embrassés.

Son excitation avait décuplé. Ses mains ont repris leur manège en direction de mes seins ; mais cette fois-ci, il les a nettement dénudés, les sortant complètement de leurs logements de dentelle, sans ménagements pour mon pauvre soutien-gorge, définitivement endommagé… ; il les a pris virilement, en a saisi leurs bouts durs et raidis. Les a pincés. Son visage s’est approché d’eux et il les a mordillés, titillés, léchés comme il l’aurait fait d’un dessert délicieux. Tenant fermement mes tétons, il m’a secoué les seins, les faisant tourner, les masturbant délicieusement.

J’avais envie d’hurler ; j’avais envie de sa puissance. Mon corps ne me répondait plus. Je ne maîtrisais plus rien. J’étais en lévitation dans une sphère de plaisir. Une bulle d’amour et de passion.

Je sentais son odeur mâle se propager dans la voiture. Nous bougions beaucoup, et je pensais que le véhicule devait tanguer par notre faute. Rien que d’imaginer que des gens circulant à cet étage du parking de cette gare pouvaient remarquer notre voiture en mouvement, j’étais encore plus excitée. Je m’imaginais faisant l’amour dans un train, la porte de la cabine à peine fermée… Bougeant au rythme des aiguillages, au rythme des courbes, du relief, des accélérations, des montées et des descentes.

    

Sur un rythme de train,
Un tempo d'autorail…
Je vois défiler des visages
Quand la pluie d'amour inonde ta peau ;
Il n'y a que nos corps qui voyagent,
Et nos cœurs marquent le tempo.
On s'allume on s'éteint
Sur le sommier qui braille ;
Je plafonne à cent-vingt
Accroché à ton rail…

  

C’est à ce moment qu’il m’a suggéré de m'allonger le plus possible sur la banquette arrière, en m’embrassant d’une fougue à la fois douce et exquisément surhumaine. Nos lèvres se sont mariées de nouveau ; accroupi, sa main est venue sur ma cuisse, puis sur le genou. Je l’ai sentie descendre sur ma jambe, puis sur mon pied qu’il a saisi pour le remonter, posant mon talon sur la banquette.

Puis il a ôté mes sandales.

    

Je veux te cueillir feuille à feuille,
Disperser d'abord tes sandales,
Au hasard, comme deux étoiles.
D'abord tes cils et tes cheveux,
Et puis ... enfin si tu le veux,
Baiser tes seins écarquillés
Et tes gestes éparpillés…

    

Avec un naturel guidé par l’amour qu’il me porte, il a fait courir sa main de haut en bas, puis de bas en haut sur ma peau, de mes orteils à mes fesses, sans discontinuer.

J’ai aimé sa main. J’ai aimé ses caresses. J’ai aimé qu’il s’occupe de moi ainsi…

Il me regardait fixement et tendrement. Nos regards échangeaient des éclairs de complicité et d'amour.

Puis sa main est remontée vers mon ventre, puis vers ma poitrine gonflée à bloc, qu'il s'est amusé à caresser avec une sensualité indescriptible.

Mais comment s'appelle cet instant d'ivresse qui fait que l'on ne sent plus son propre corps, si ce n'est à travers les mains qui le touchent ? Comment s'appelle ce moment où l'on est si bien que l'on croit voir de la lumière partout, où les yeux sont mi-clos, comme drogués d'amour, où l'on baigne dans une grâce telle que la respiration s'emballe et que les lèvres deviennent sèches à cause du flux d'air exigé par un corps devenu im-maîtrisable, et où ces lèvres ne retrouveront l'humidité qu'à travers la langue aimante d'un homme qui les lapera comme un chat du lait... Peu importe le nom de ce moment, l'essentiel est que je l'ai vécu...

Dieu que j’ai aimé sa peau. Il n’y a qu’elle qui sache vraiment me faire vibrer.

Vibrer. Décoller. J’avais envie de jouir…

Me redressant, j’ai ressaisi son sexe, et je l’ai invité à se laisser aller à son tour sur la banquette afin qu’il soit en position presque allongée. Il ne bougeait plus. Alors je l’ai masturbé avec passion et douceur. Quand il m’a fait comprendre qu’il voulait que j’aille « jusqu’au bout », j’ai acquiescé d’un sourire ; il s’est alors redressé, pour aller chercher un mouchoir en papier dans son cartable qu’il avait laissé au pied du fauteuil avant de la voiture. Pendant quelques secondes, j’ai pu ainsi voir ses fesses penchées en avant, et j’ai eu une irrésistible envie de les caresser. Ses fesses douces, viriles, agrémentées de duvet tendre que je n’ai pu me retenir de toucher… Je sais qu’il a aimé ce moment de caresses, puisqu’il a pris tout son temps avant de revenir près de moi.

Nous ne disions rien. Cela aurait été bien inutile.

Puis il est revenu derrière, et a souri. Il s’est rallongé près de moi, ne me laissant qu’un tout petit morceau de banquette arrière.

Alors j’ai repris l’avion pour la passion. J’ai quitté le Maroc pour l’Afrique Centrale, là où la chaleur est encore plus moite. Plus forte. Sans parachute, j’ai sauté en direction de cette terre tiède et désirable. J’ai atterri au cœur du continent, dans les contrées sauvages de Tanzanie, du Burundi ou du Rwanda ; j’étais entouré de singes grands et sombres.

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Ils criaient dans tous les sens, sautant et gesticulant sans arrêts. J’étais sur la place d’un village, entourée par des autochtones qui chantaient pour louer leur Dieu. Il faisait chaud. Humide. J’avais les oreilles brûlantes, les lèvres rouges du travail accompli, le ventre chaud comme de la lave giclant du volcan. Je baignais dans une atmosphère poisseuse et suffocante. J'étais au paroxysme de l'excitation. Ca sentait la paille, la craie, les fruits exotiques, et le sexe de l’homme. La place du village était bondée de gens qui couraient autour du totem érectile sur lequel j’étais arrimée. Et moi j'entendais les tamtams de mon coeur résonner dans la brousse au rythme de mon plaisir grandissant. Je ne le lâchais pas, mon totem à moi, le serrant de toutes mes forces et de toute ma langue, au milieu des singes grands et sombres qui dansaient avec les nègres du villages.

medium_porteur_eau.jpgEt puis, derrière eux, sont arrivées leurs femmes, nues sous leurs pagnes : elles sont arrivées en portant chacune à bout de bras de gros sacs chargés de matériaux lourds. Il en venait de plus en plus, et ces femmes pliaient presque sous le poids de leurs deux bourses en peau, ces outres chaudes remplies d'eau, de pépites d'or ou bien de diamant. Et moi, dans la fièvre de mon délire causé par un bonheur si intense, je me prenais pour l'une de ces femmes, en prenant soin de ces sacs fragiles et alourdis, caressant ces poches de velours du bout des doigts, avec douceur et velouté.

J’avais chaud.

J’étais bien.

Si bien.

 

J’ai mal au ventre
Et les reins me font mal.
Mes seins ont éclaté
Comme des fruits
Trop mûrs

    

J’avais envie d'hurler « je t’aime » mais ma langue était bien trop occupée à se délecter du mets qui m’était offert.

Alors, juste avant que le totem ne devienne fontaine, j’ai retiré ma bouche, le laissant ainsi se libérer sans honte.

Au moment de son plaisir suprême, il a saisi mon bras, et l’a serré très fort.

Alors nous avons pris, ensemble, un plaisir communié : au moment de son plaisir, j’ai poussé un jappement de bien-être. Un moment de jouissance passionnée et démensément amoureuse.

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C’était cet après-midi.

Il n’y a que quelques heures, mais çà me semble si loin déjà… Loin comme lui, déjà reparti à des milliers de kilomètres d'ici... Et je ne suis pas rassasiée !

Et maintenant, en repensant à tous ces moments, dans mon lit, je ne me suis même pas rendue compte que j’avais ôté mon drap.

J’ai même surpris ma main se promener sur mon buste nu, une légère transpiration perlant entre mes seins. Si çà se trouve, j’ai dû passer des heures à danser dans mes draps de soie ! Mes doigts ont saisi mes tétons saillants ; j’ai envie de jouir.

Je l’aime.

    

Envie de me jeter cent fois par la fenêtre,
Par celle de tes yeux, par celle de ton corps,
Lire et relire encore cent fois la même lettre,
Te dire que je t’aime et te le redire encore.…
Que je t’aime, mieux que ça, je t’aime :
C’est mon cri, c’est mon anathème ;
Et je te l’aboierai longtemps
Jusqu’après le dernier volcan…

  

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Mais pourquoi ne l’a-t-il pas compris ? Qu’attend-il ? Pourquoi ne vient-il pas m’enlever comme le font tous les hommes des films d’Hollywood ? Je me sens si bien, avec lui. En sécurité. Entourée d’amour.

C’est en me reposant pour la millième fois la même question sans y trouver davantage de réponses que je me suis retournée vers le coté : mon regard s’est arrêté net devant les heures rouges-sang du réveil. Plus que 5 minutes avant qu’il ne sonne… Déjà... Drôle de nuit ! Pas une nuit blanche, mais au contraire, une nuit multicolore, à dominante rouge, la couleur de la passion. Rouge comme ces fleurs exotiques des îles lointaines dont les pétales s’écartent à leur maximum en laissant ainsi exploser un énorme pistil à disposition des oiseaux gourmands et des yeux voyeurs. 

   

Je t'aime à en crever,
Je t'aime à me lever, à me relever la nuit,
Pour te faire l'amour, l'amour...

    

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Mais j’ai aussi pris conscience que dans quelques instants, la même comédie du mensonge va reprendre. Dans quelques instants, la même scène de l’illusion, avec un « colocataire de lit » qui n’est pas celui avec lequel je veux être heureuse…

Alors, juste avant que le radio-réveil ne sonne, je me suis levée discrètement, tout doucement, sans faire de bruit, pour aller prendre ma douche. Celui qui a passé sa nuit à coté de moi est encore assoupi pour quelques instants. Je le regarde… Malgré sa gentillesse, je n’arriverai jamais à l’aimer... C’est pourquoi je vais m’enfoncer sous ma douche, prendre des dizaines de litres d’eau bien chaude sur mon visage et sur mon corps ; des dizaines de litres d’eau presque brûlante pour laver mes regrets, laver mes remords, laver ma honte…

 

Tu la couvres, c'est vrai, de bijoux, de fourrures,
Tu lui changes, c'est vrai, chaque année sa voiture ;
Tu es tombé dans sa vie comme le Père Noël,
Les doigts pleins de cadeaux et le cœur paternel ;
Une fois tous les mois tu l'emmènes au théâtre,
Droite et belle et fardée comme une femme en plâtre :
Tu organises tout, tu décides et tu tranches,
Et sa petite main vient mourir sur ta manche…
Moyennant quoi, toi, tu la penses heureuse,
Moyennant quoi, tu la penses amoureuse,
Ne vois-tu pas cette ombre au fond de son regard,
Est-ce l'ombre des cils ou un peu de brouillard….

  

J’avais à peine refermé la porte de la salle de bains que j’ai entendu le radio-réveil se mettre en marche. Je me suis dit qu’à cet instant, mon « voisin de nuit » devait se demander pourquoi je m’étais levée si tôt. Et j'imagine sa déception en ne me voyant pas nue au réveil, comme il aime tant m’admirer chaque matin. Mais non. Pas aujourd’hui ; çà aurait été bien au-delà de mes forces ! Je n’aurai qu’à lui dire que j’ai mal dormi, à cause de ce que j’ai mangé chez ma copine Emilie, chez qui je suis sensée avoir passé « très officiellement » l’après-midi. Ca ou autre chose, de toute façon, qu’importe !… je ne suis pas à un bobard près…

    

Une vie basses calories,
Une vie sans vie,
Sans pain, sans sel...

  

Mais c’est aussi à ce moment là que j’ai compris l’absurdité de ma détermination : cette douche pourra laver mon corps. Elle pourra effacer la transpiration douce et érotique qui perle sur ma peau. Elle pourra redonner un semblant de vie à quelqu’un qui, après tout, n’a pas fermé l’œil de la nuit.

Mais rien de plus. Rien ne peut ni ne pourra effacer ce qu’il y a dans mon cœur : aucune douche, aucun médicament, aucune fête... ni aucun autre homme.

Alors s’il te plaît, viens vite…

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Ne tarde pas : je t’attends.

Je suis remplie de toi, viens...

Je t'aime...



    

Nos bouches crèvent du même ennui
Quand l’absence éloigne nos cœurs ;
Je dors près d’elle, et toi près de lui
Et pourtant, nous dormons ensemble…

Malgré tous les gens qui nous séparent,
Les distances qu’ils mettent entre nous ;
Notre amour fleurira dans les gares,
Nos avions décolleront de partout

……