Un jour, un hommage
C'était le temps, le temps béni de la rengaine, c'était le temps où les chanteurs avaient de la voix. Un jour, le petit Chauvier, au Théatre des Capucines, écouta son papa pour la dernière fois. "C'est bien joli de vouloir faire l'artiste, avait dit maman, mais c'est pas çà qui fait bouillir la marmite". Papa Chauvier continuait à chanter du Mariano mais au volant de sa voiture de représenant de commerce avec la bière Eclat peinte sur sa carosserie.
C'était le temps, le temps groggy de la verveine. Alors le petit Chauvier en larmes s'est dit moi, plus tard, je ferai chanteur pour fair chier maman.
C'était le temps, le temps béni de la rengaine. Le petit Chauvier avait pas trop d'amis. L'était pas trop liant, l'était du genre solitaire. Au temps des ballons rouges, il était plus vieux que les jeunes de son âge. Lui, ses copains, ils étaient dans les livres. Un jour, à la piscine, pour une fille au teint de rose, il voulut réciter un poème. La fille a dit "Ouiais, c'est sympa ton truc, je te remercie bien mais je préfère aller piquer une tête" et puis elle partit au bras du maître nageur moins littéraire mais plus musclé.
C'était le temps, le temps enfoui dans Paul Verlaine. Alors le petit Chauvier en larmes s'est dit, moi, plus tard, je ferai chanteur pour faire chier les sportifs.
C'était le temps, le temps moisi de la gégène. Le petit Chauvier, à dix-huit ans, se retrouve dans le Sahara. Pour faire son service militaire, se retrouver en Algérie qui reste un beau pays. Rendu alors à la vie civile, le petit Chauvier s'est peut-être dit, moi, plus tard, je ferai chanteur pour faire chier les fusils.
C'était le temps, le temps béni de la rengaine... C'était le temps, le temps honni de la vingtaine. Un jour sur la route, sa fiancée disparut dans un fait divers. Une vie détruite, une vie à recommencer. Le petit Chauvier, dans son lit d'hôpital, se battait pour résister, pour vivre quand même. Malgré l'amour disparu, malgré le bonheur enfui.
C'était le temps, le temps pourri de la déveine. Alors le petit Chauvier en larmes s'est dit, moi, je ferai chanteur pour faire chier la mort.
C'était le temps, le temps béni des rengaines devenues disques d'or. Le temps des succès, le temps des Palais des Congrés. Le petit Chauvier devenu grand Lama ne s'est pas résolu à devenir l'artiste de référence, le chanteur de révérence, continue à lancer des coups de gueule, à l'ouvrir, parfois à tort et à travers, parfois pour dire des conneries. Les autres savent gérer la renommée. Pour élargir leur public, l'homme de droite Sardou fait copain-copain avec l'homme de gauche Guy Bedos mais dans le fond ils habitent les mêmes quartiers. Le petit Chauvier, toujours un peu mal dégrossi, continue à se battre avec les fantômes angoissés de son enfance. Faut bien apprendre à vivre avec. Le petit Chauvier en larmes a même réussi à passer pour un chanteur comique.
Parce qu'il est devenu chanteur, pour venger son père, pour venger la mort, pour venger Verlaine, a même fini par se réconcilier avec la vie, avec les sportifs, avec les femmes, avec sa mère.
Aujourd'hui que c'est le temps adouci de la cinquantaine, le petit Chauvier qui chantait si fort fredonne d'une voix plus apaisée la chanson de toute une vie.
C'était le temps béni de la rengaine...
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Ce texte splendide est de François Morel (extrait de son livre "Les compliments", aux Editions du Rocher). Il figure également dans le livret du double CD "Un jour, une vie" (jaquette en PJ).
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