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lundi, mai 28, 2007

Dernier éveil

Je viens de me réveiller comme d’un grand somme. Je suis allongé, mais sans savoir où je suis. Pour tout dire, je me souviens à peine de mon nom… Impossible de reconnaître la pièce dans laquelle je me trouve. Ni la ville. Ni même l'époque.
Je ne suis rien. Rien, au milieu de nulle part.
La seule chose dont je sois sûr, c’est que je suis plein de courbatures, que j'ai mal partout, et que le sol est dur. Dur comme du vieux bois ou de la pierre froide.
 
Ce n’est que quelques minutes après que j’ai commencé à entendre la musique. Une musique festive, légère et gaie, à laquelle ont succédé des rafales de rires d’hommes et de femmes.

J'ai du mal à voir. Mes yeux s'éveillent à leur tour. Peu à peu. Pour l'instant, je ne vois qu'un brouillard à travers lequel je distingue des mouvements furtifs et indéfinissables.
Je ne sais pas comment j’ai fait pour en arriver là. Impossible de me souvenir de quoi que ce soit. Comme si je ressortais d’un coma profond, lourd de plusieurs siècles. Mais enfin d’où viennent toutes ces courbatures ? En plus, il y a des parties de mon corps que j’ai du mal à sentir… Et même à voir, car, tout allongé que je suis, je ne peux même pas relever suffisamment la tête pour voir ne serait-ce que mes mains ou mes pieds…
 
Et j'ai commencé à ressentir des coups de poignard portés sur mon corps. Et de plus en plus fort. Sur mon buste, sur mon visage, sur mon être tout entier. Des coups piquants, incessants et épars, de plus en plus présents. Comme des coups de tournevis qui pénétreraient dans ma chair. Mes sensations s’éveillant, j'ai de plus en plus mal ; et je ne sais pas d’où cela vient.

Puis la musique s’est faite plus nette. Les rires aussi. Des silhouettes sont peu à peu apparues juste au-dessus de moi. Il y a beaucoup de mouvements. Les gens bougent au son d’une musique dont je ne reconnais pas le style, mais qui plaît à mes hôtes…. Je repère tous ces pieds d’hommes qui semblent voler à quelques centimètres au-dessus de mon visage et au-dessus de mon corps, en m'effleurant, sans me toucher. Je vois tout par le dessous : j’ai l’impression d’être transformé en une sorte de tapis, un tapis au-dessus duquel des gens dansent…

medium_11-vue-dessous2.2.jpgJe vois de plus en plus nettement les formes, au-dessus de moi : comme dans un nuage vaporeux, je vois par le dessous une pièce enfumée. Des hommes dansent en volant à fleur de moi. Je ressens aussi de plus en plus fort et douloureusement ces coups indéfinissables. Et de partout. Mais je ne sais toujours pas d'où ils proviennent.

Dieu que j’ai mal…

Je ne comprends rien… Je suis abasourdi. Douloureusement abasourdi.

Mais je n'ai pas mis beaucoup de temps à comprendre à quoi étaient dus ces coups de poignard qui me blessaient : Autant les semelles de tous les hommes qui valsaient ne me touchaient pas, autant l’unique femme, elle, me piétinait réellement, avec des chaussures à talons aiguisés. Et à chaque pas qu’elle faisait, c’était ma peau qu’elle meurtrissait. Ses talons fins provoquaient des chocs sanguinolents sur ma peau à chaque mouvement. Et comme la femme dansait de façon effrénée, à chaque fois ses talons, en se reposant sur moi, rayaient ma peau, la pinçaient, la bleuissaient, la trouaient : Je suis, pour elle, une carpette, comme une peau d’ours dans une chambre bourgeoise, pour laquelle on ne porte plus aucun intérêt. Et que l'on peut piétiner allègrement.

Pourquoi ce châtiment ? Pourquoi cette torture ?

La danse s’est emballée. Elle est devenue maintenant une valse folle autour d’une femme et de plusieurs hommes. Et des hommes, il y en a de plus en plus. Cinq, puis dix. Puis quinze. Ils se pressent juste au-dessus de moi et se rapprochent d’elle. Et elle, elle se rapproche d’eux. Elle a l’air d’aimer ça puisque dans ma tête résonnent des éclats de rire qui cognent comme ces gongs que l’on entend autour des rings de boxe, dans la fumée des cigares virils et de la sueur fétide.

Et maintenant, je vois qu’elle soulève sa légère tenue de soie, montrant à qui le veut son sexe nu, et ses fesses que je vois par dessous…

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Et les hommes la touchent. Et les hommes la caressent. Et moi, simple carpette immobile, je regarde ce tableau par dessous, ressentant de plus en plus fort les coups de ses talons féminins sur mon corps ensanglanté. J’ai mal. Il faut que çà s’arrête, mais je ne peux presque pas bouger… Je n’ai même pas la force d’ouvrir la bouche pour la supplier d’arrêter… Dans un effort surhumain pour relever ma tête, j’ai pu constater que je ne portais qu’un simple pagne ridicule qui ne couvrait que mon intimité. Un tissu dérisoire. Rien d'autre. J’ai les jambes nues, droites et tendues ; je ne peux pas les bouger, et çà, je ne sais pas pourquoi… J’ai les bras tendus, perpendiculaires à mon buste… Et j’ai mal... De plus en plus. Quand je regarde vers le ciel, je vois cette femme se frotter avec tous ces hommes. Je vois des doigts d’homme pénétrer dans son sexe sous son déshabillé de soie.

Chacun son tour. A tour de rôle. En plus d'être une carpette que l'on se plaît à torturer, je suis devenu une piste de danse... et de débauche.

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Et plus le tableau devient sexuel, plus elle me piétine fort. Je suis maculé d'innombrables blessures desquelles jaillissent des flots de sang.

Plus çà va, plus çà rit, plus çà chante, et plus mes blessures sont larges et profondes. Et plus j’ai mal. Et plus les hommes se défoulent devant elle. Elle se laisse caresser par tous dans une jouissance qui la fait chanter et hurler de joie. Ses éclats de voix résonnent dans ma tête. Les hommes passent, entrent et sortent dans cette pièce. Il y a des hommes virils, des androgynes. Peu importe : ils ont toujours une place contre elle, sur elle,… dans elle.

Certains d’entre eux se mettent à lui lécher les seins ; d’autres commencent à se masturber en la regardant, dans un délire d’humiliation que tous m’infligent, et qu’il m’est difficile de retranscrire avec des mots.

Mes mains me font mal. Elles semblent, à leur tour, se réveiller ; et je ressens à cet endroit comme un feu brûlant me dévorer. Pourquoi cette douleur est-elle constante à ces endroits précis, même quand la femme n’y jette pas ses chaussures aux semelles si pointues ?… Il m’a fallu un grand effort pour tenter de regarder dans leurs directions. Et c’est là que j’ai vu qu’elles étaient ensanglantées. Toutes les deux.

Et là, j’ai compris : Je suis le Christ.

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Femme adieu, femme adieu
Je t'aimais, désormais
Je te dis adieu

Femme, adieu
Saches-que, désormais
J'appartiens à Dieu

  

Je suis le Christ, non pas dans sa foi, ni dans sa bonté, ni dans sa croyance. Mais je suis le Christ, dans sa souffrance, crucifié et mourant, cloué sur une croix de bois, dure et froide, devant un monde qui continue à vivre et à danser.

Je suis le Christ humilié.

A cet instant de prise de conscience, la musique s’est soudainement arrêtée. Brutalement. Sans prévenir.

  

Du silence sur du silence
Et de la musique sacrée
Des plains-chants dont la résonance
Aura l'écho de mon secret

  

Tous les hommes se sont figés instantanément, comme paralysés en l’air, en lévitation à quelques centimètres au-dessus de moi.
Et la femme, comme dans un film au ralenti, s’est baissée vers moi, c’est à dire vers le tapis, vers la carpette sur laquelle elle a dansé pendant des heures. Elle s’est accroupie, ses talons comme des épées sur mon ventre déjà rouge de plaies, l'abîmant encore davantage par son poids immobile ; mon ventre est à deux doigts de se perforer sous ses aiguilles.

Et j’ai reconnu ce visage. C’était celui de celle que j’avais tant aimée, un soir d’été sur une plage de Granville. Ce visage qui m’avait tant manqué et qui, aujourd’hui, me faisait tant souffrir…
Le visage de l’Amour. Celui de la vie et de l’espoir.
Le seul. L’unique.
Mais ce visage était le sien sans être celui dont le portrait tapissait l'intégralité de mon coeur : à la place du regard doux et chaud, brillaient des yeux banals, verts et durs. A la place du sourire d’ange, un air convenu, sans cœur. Froid et sévère. Un sourire glacial.
Non, ce n’est pas elle, c’est impossible… Et pourtant…
J’avais l’impression d’être acculé comme un taureau dans une arène. Comme un animal blessé, humilié.

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Esméralda, j’ai le sang qui bouge
Quand tu agites devant moi ton jupon rouge,
Quand tu danses ta danse de mort,
Mi amore, mi amore, mi amore, mi amore…

Tu as mis dans mon corps tes banderilles
Et dans mon cœur tous les couteaux de ta folie.
J’ai mis dans tes yeux des reflets d’or,
Mi amore, mi amore, mi amore, mi amore…

L’été de ma passion est torride,
Chaque baiser me creuse une nouvelle ride :
Tu rêves à de jeunes matadors,
Mi amore, mi amore, mi amore, mi amore…

  

Alors, toujours comme dans un film au ralenti, elle a glissé sa main sous mon pagne, à la recherche d'un sexe qui, à cet instant de douleur et de panique, était quasiment inexistant. Ne trouvant qu’un petit bout de chair insignifiant, elle s’est lâchée d’un immense éclat de rire qui montrait toute sa jouissance face à mon humiliation poussée à son paroxysme.

Puis elle a sorti sa langue et s’est léché avec une scandaleuse sensualité le pourtour de sa bouche.

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D’un air sévère, elle s’est redressée, posant un de ses talons sur mon sternum, au niveau exact de mon cœur. Serrant les dents, monopolisant toutes ses forces pour une mise à mort qui la ferait jouir, elle m’a fait comprendre d’un sourire que la comédie était terminée.
Comme un cloporte, comme une fourmi, comme un insecte nuisible, elle allait m’éliminer. Me supprimer comme une blatte. Et quand elle aura dégusté son geste, surexcitée par celui-ci, elle pourra se redresser et reprendre enfin sa danse, avec tous ces hommes laissés quelques minutes en jachère de sexe.

Nous nous sommes regardés. Ma bouche a commencé à s’ouvrir. Avant qu’elle n’appuie de tout son poids sur son talon, j’ai voulu lui dire une dernière chose. Une toute dernière.
Mes lèvres ont commencé à murmurer : « Je t’aim... », mais l’a-t-elle entendu ? En tout cas, elle ne m’a pas laissé finir. Et là, c’est moi qui n’ai plus rien entendu, à part mon cœur qui, dans un dernier râle, dans un dernier sursaut de lumière, s’est mis à battre un ultime instant comme un fou, à l’image de l’écho lourd et profond du glas des églises.

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Et puis…
Et puis… plus rien...

 

 



 

À chaque son de cloche, une feuille s'envole,
Un arbre tend ses bras tordus vers le ciel,
À chaque son de cloche on a mal dans les nerfs,
On dirait que l'on cloue un cercueil de bois vert,
On dirait qu' le bon Dieu s'amuse
À chaque son de cloche
Que le bon Dieu s'amuse avec l'enfer…

À chaque son de cloche, on entend sourdement
La neige se former au-dessus des étangs,
Les marées d'équinoxe exalter l'océan
Comme si les noyés étaient encore vivants,
Les insectes se meurent et les oiseaux s'en vont,
Les trompettes se taisent, arrivent les violons....

À chaque son de cloche, on voit des processions
De communiants tout noirs qui descendent du ciel
Avec des ostensoirs en guise de flambeaux
Et des visages blancs, comme s'ils étaient nés
D'une mère mourante et d'un père Pierrot.....

À chaque son de cloche, on entend des soldats marcher
Au pas des cloches, pieds nus sur le verglas,
Rêvant de café chaud à l'abri des combats,
À chaque son de cloche, un vieillard sent son cœur
Battre au rythme des cloches et peu à peu le son des cloches
S'effiloche et s'étire en rumeur
Et les arbres tout nus comme des déportés
Le matin à l'appel supplient en vain le ciel,

Et nos yeux se dessillent à la vue des statues,
Le cloches se sont tues
Mais mollement dans l'air leur souvenir balance,
Leur souvenir balance
Dessinant sur la terre un ombre de pendu,
Un ombre de silence......

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